Sans Fard


De corps et d'esprits / mardi, avril 24th, 2018

Mon visage, mes joues, ma lèvre supérieur et mon menton.

Ces derniers remparts, garder à moi et à mes proches.

Montrer le reste mais jamais le visage. Le pot de cire et la pince toujours prêt.

 

Alors qu’on est de plus en plus sur cette page, millimètre par millimètre je me dévoile à toi.

Je pensais être à l’abri d’une tribune douloureuse, d’une tribune qui me ferait peur.

 

J’en parle mais jamais je ne le montre, ce visage maltraité. Sur toutes mes photos tu me vois sans mon fard, sans ma fourrure faciale. Car, soyons réalistes, les visages de l’Hirsutisme (ou pas) sont nets.

 

J’adore Harnaam Kaur. Je l’aime elle et sa barbe sublime.

Je me souviens de cette réflexion “Les miens sont éparses, ils ressemblent à ceux d’un jeune adulte qui n’a pas fini sa puberté”. J’en ris mais en même temps je sais que c’est aussi les maltraiter de penser ça d’eux.

Comment je peux être dans l’amour de mon corps si je continue de moquer les quelques centimètres sur mes joues ?

 

“Ce ne sont que des poils.” Comme un mantra que je me répète, j’hésite à mettre le pied dehors pour faire mes courses. “Ce ne sont que des poils” ils ne me définissent ni en tant que femme ni en tant qu’être pensant. Je décide.

 

J’ai du mal à écrire cette tribune. J’entends dans ma tête toutes ces phrases, tous ces commentaires que j’ai vu passer dans ma vie réelle et virtuelle à propos des poils sur le visage.

 

Je n’ai pas d’arguments pour te dire qu’il faut porter la barbe, c’est une question personnelle. J’avais commencé cette phrase par “C’est une question de choix”, choisir entre la haine et l’amour au final.

 

“Je n’aime pas mes poils de visage” je les supprime, je les annihile, les fait disparaître aux yeux du monde par tous les moyens possibles et douloureux. Surtout douloureux. Se souvenir par la pince, la cire – et tous les autres – se souvenir de la honte, de la peine, de la tristesse de ne pas avoir une peau lisse comme sur papier glacé.

On nous apprend la honte au lieu de nous apprendre l’Amour. On nous apprend que ce n’est pas normal. Mais qu’est-ce que ça veut dire ? Regarde une forêt, aucun arbre ne ressemble à un autre… Qu’est-ce qu’un arbre normal ?

 

“Oh ma pauvre, je ne sais pas comment tu fais”.

Moi non plus je ne sais pas, alors je fais. Je ne veux pas de ta pitié, ni de tes conseils.

Ce n’est pas de l’orgueil, pas même de la colère. Apprends, apprends à regarder ma féminité, celle que je veux porter parce qu’elle est différente, parce que c’est la mienne.

 

“C’est un montage” “Ce n’est pas possible pour une femme”.

J’existe. Et encore plus : j’ai le droit d’exister. Faire de moi un fake [NLDR : une arnaque, un faux] te permettra juste de rester encore cinq minutes dans ce monde qui n’existe pas. Mais tu vois, je suis réelle.

 

“Ce n’est pas propre” “C’est négligé”.

Ferme les yeux. Pose ta main sur ma joue, renifle l’odeur de ma peau.

Est-ce poisseux ? Est-ce que cela sent mauvais ?

Nous sommes programmé•e•s, grâce à l’odorat, pour reconnaître les odeurs “nauséabondes”. Et cela bien avant l’avènement des odeurs synthétiques. Nous étions capables d’apprécier les odeurs corporelles. Tu sais bien celle du creux du cou, celles qui nous font aimer nos partenaires…

Le sens du toucher aussi est précieux. Ré-apprendre sans la vue que ce que tu es est bien plus que ce que tu vois. J’ai voulu écrire cela, car ce weekend j’ai reçu un si beau compliment “Toi ça ne pique pas, c’est doux”. J’ai été touché.

 

Quand je laisse mon visage apparaître, sans fard, je laisse celle que je suis vraiment s’épanouir, je laisse ce visage s’exprimer.

 

Tu sais, j’aurais pu écrire une tribune très virulente. J’ai des raisons d’être en colère, de venger tout•e•s celleux qui par monts et par vaux proclament leur propre beauté, celleux qui reçoivent la haine alors qu’ils ne font que donner de l’Amour.

Mais pour citer une oeuvre cinématographique bien connu “Le mal engendre le mal, toute attaque le rendrait plus fort”. Te dire que tu as tort d’éprouver du dégoût, de la peur, que quand tu me regardes tu veux me faire du mal, ça serait comme t’obliger au silence sans entendre ta propre douleur. Nous avons peur de la différence, nous avons aussi peur d’être les seul•e•s à souffrir.

 

Comme je te comprends.

“Qu’est-ce qu’elle vient faire là celle-là, bientôt ma nana voudra porter la barbe, le monde marche sur la tête”, “c’est moche, ça n’a aucun sens ce que tu fais, arrête d’être hypocrite, c’est moche POINT.”

Je bouscule ton monde, je te dis que tu as le droit de porter ta propre voix, ta propre identité dans ce monde genré, catalogué, rangé, lisse. Je te dis que tu ne devrais pas te faire aussi mal si tu n’en as pas envie, si ce n’est pas ton choix. Je viens te dire que tu perds ton temps si tu souffres et que tu peux arrêter, tu as ce devoir d’honorer ton corps.

 

Il le mérite, il te porte chaque jour.  

 

[NB : tout commentaire haineux, à caractère agressif, ainsi que tout commentaire souhaitant m’aider pour faire disparaître ce que j’ai sur le visage – et ailleurs – seront automatiquement supprimés. Cette tribune n’est pas un appel à l’aide 😉 ]

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